Des duos de femmes qui assurent et dont on s’inspire !

de | 30 août 2016

Et si la sororité était le meilleur remède contre les plafonds de verre ? Loin des clichés sur les femmes en milieu professionnel, rencontre avec des duos très inspirants.

De « Working girl » en 1988 au « Diable s’habille en Prada » en 2006 ou à la série « Supergirl » en 2015, les femmes de pouvoir en entreprise sont inlassablement représentées comme des harpies sans cœur, écrasant d’un coup de talon leurs collaboratrices. Ce cliché porte un nom : le Queen Bee syndrome. Avant d’être le surnom de Beyoncé, Queen Bee désigne littéralement la « reine de la ruche », soit la patronne. Dans les années 70, une étude montrait que les femmes aux postes à leadership refusaient de soutenir les autres – pire, elles n’hésitaient pas à les piétiner pour conserver leur place. C’était avant les années 80, qui ont vu exploser la figure de l’« executive woman » – veste aux épaulettes surdimensionnées et autorité taillée pour un environnement professionnel trusté par les hommes, où les places étaient si chères que la compétition ne pouvait que faire rage. Mais, alors que cette image de femme de pouvoir intraitable et écrasante a fait son chemin dans l’imaginaire collectif (à choisir, les femmes préfèrent que leur boss soit un homme*), une étude de la Columbia Business School, épluchant le comportement des « executive women » de 1 500 entreprises sur une période de vingt ans, dément la réalité de cette malveillance supposée toute féminine. Veillons à ne pas faire de ce cliché une prophétie autoréalisatrice. À nous de réhabiliter la bienveillance et la sororité au travail, pour accélérer nos carrières et briser le plafond de verre.

Pour Luce Janin Devillars, psychologue et coach spécialiste de l’aide au changement en entreprise, nous sommes bel et bien enfermés dans un système de représentations qui perpétue les inégalités : « Cette image des femmes odieuses les unes avec les autres est un cliché machiste très ancien, porté par les femmes mais avant tout par les hommes, à un moment où il était dérangeant, ou effrayant, de les voir arriver dans les entreprises et accéder à des postes à responsabilités. On parlait de promotion canapé, on disait qu’elles n’allaient pas tenir le coup, et aussi qu’elles étaient épouvantables entre elles. » Pourtant, dans la réalité, les femmes ne cultivent pas davantage la rivalité que les hommes. Quand Luce Janin Devillars intervient en entreprise, elle constate des frictions… mais qui n’ont rien de féminin. « La compétition existe des deux côtés mais n’est pas vue du même œil : chez les hommes, il y a une représentation guerrière du combat entre deux chevaliers qui se prennent le bec pour un territoire, un château, une femme – une rivalité totalement admise ; chez les femmes, une compétitivité tout ce qu’il y a de plus logique dans le travail est très mal vue parce qu’elles doivent être abonnées à la douceur. Quand on n’est pas sur ce terrain-là, on est extrêmement décevantes », ironise-telle. S’il est difficile de venir à bout de ce stéréotype, c’est qu’il a été largement intégré par les femmes elles-mêmes.

Julie Constanzo, chercheuse en physique, a bénéficié du soutien d’une consœur plus expérimentée, qui l’a prise sous son aile pendant son contrat post-doctoral. Le but ? Faire sa place dans un monde très masculin. « On a trop tendance, parce qu’on est une femme, à ne pas prendre la parole en réunion, à s’excuser de déranger… Mon mentor m’a vraiment aidée à construire mon estime de soi », explique celle qui projette aujourd’hui de monter une association réunissant des femmes travaillant dans le monde de la science. « Les femmes doivent travailler plus que les hommes pour parvenir au même niveau, explique Mercedes Erra, présidente exécutive d’Havas Worldwide et fondatrice de l’agence de publicité BETC. Je me souviens très clairement de leur résistance concernant les quotas dans les conseils d’administration. La plupart des dirigeantes ne voulaient pas en entendre parler ! Et pour cause, elles avaient réussi sans, alors pourquoi octroyer un passe-droit aux autres femmes ? Seulement, petit à petit, la plupart sont arrivés à la conclusion que c’était une bonne idée. »

Mercedes Erra croit à l’importance du mentorat : « Certaines cadres manquent encore de confiance en soi, ça prend du temps, c’est culturel. Pendant longtemps, elles ont tu leurs difficultés, elles ont ravalé leur fierté. Aujourd’hui, elles affichent la couleur : oui, le chemin est encore long avant que ne soient résorbées toutes les inégalités, notamment salariales, dont elles font l’objet. J’essaie à mon niveau de parler aux jeunes femmes le plus possible dans les conférences, les tables rondes ou lors de rencontres informelles. Échanger, dire tout haut, démonter les obstacles que les femmes rencontrent dans leur carrière, former un tandem avec un mentor, dialoguer avec quelqu’un qui a traversé les mêmes difficultés, c’est crucial. Les femmes ont besoin de parler entre elles. D’où le succès des réseaux de femmes et des événements comme le Women’s Forum ou le programme ELLE Active. » Historiquement, la solidarité professionnelle fait partie d’une culture masculine que les femmes ont du mal à s’a proprier. « L’héritage des réseaux fraternels, des clubs à l’anglaise qui interdisent la présence des femmes est difficile à renverser, note Luce Janin Devillars. Chez les hommes, il y a toujours eu cette recherche de temps à passer entre eux, à parler des cours de la Bourse, à échanger des grivoiseries en buvant du cognac pour alimenter un entre soi viril. On a un certain retard là-dessus, peut-être aussi parce que les femmes n’ont pas nécessairement le souci, elles, d’exclure les hommes. »

En 2014, quand Justine Ferreira, jeune désigneuse, a expliqué devant son jury de fin d’études qu’elle souhaitait se mettre à son compte, on lui a reproché son ambition. « On m’a dit que c’était la preuve d’un ego surdimensionné, que je devrais plutôt penser à fonder une famille et revoir mes velléités à la baisse en commençant par tenir le carnet de commandes de mon compagnon, qui faisait partie de la même promo. » À l’époque, c’est grâce au soutien de celle qu’elle considère comme son mentor qu’elle ne baisse pas les bras. Béatrice Bruneteau, céramiste reconnue, fait de ces remarques assassines un non-événement. « Elle m’a poussée à me faire confiance, notamment en me racontant les obstacles qu’elle-même avait rencontrés au début de sa carrière, et à me lancer malgré tout », raconte la jeune artiste, qui s’apprête à inaugurer son atelier.

« Beaucoup de femmes ont terriblement peur de paraître prétentieuses. Nombreuses sont celles qui s’efforcent d’être effacées pour rester “humbles” et qui prennent moins de place que les hommes, analyse Alice Nieto, consultante en ressources humaines et membre de la Tribu des reizoteuses, un réseau professionnel féminin basé à Toulouse. Le problème, c’est que celles qui se “font remarquer” sont parfois jalousées ou perçues comme des femmes jouant trop “la carte de la féminité” ou au contraire trop “viriles”… Bref, ça ne va jamais et, pendant ce temps, les hommes, eux, avancent. L’une des solutions qu’apporte un réseau féminin est de permettre de mieux nous connaître et surtout de nous entraider. Le mentorat, c’est de la “sororité informelle”. C’est ce qui peut manquer parfois : de la confiance en soi pour s’affirmer dans certains milieux et de la confiance dans nos relations avec les autres collaboratrices. » Pour Sophie Pochic, sociologue au CNRS qui a beaucoup travaillé sur la question du plafond de verre, l faut cependant faire attention à ne pas tomber dans une sororité sélective : « On voit depuis les années 2000 une structuration forte des réseaux de femmes, qu’ils soient interprofessionnels ou à l’intérieur même des entreprises. Mais ces liens sont particulièrement adressés aux femmes déjà privilégiées, puisqu’ils se sont d’abord créés autour des réseaux de grandes écoles, puis entre cadres. Je me souviens d’une grande entreprise française dont la direction communique beaucoup sur son réseau de femmes cadres. Les employées syndiquées ont créé un réseau de leur côté. Elles prouvent que la sororité n’est pas réservée aux élites. »

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