LA TOUSSAINT : Présence de l’invisible

de | 1 novembre 2017

Prendre le temps d’honorer ses morts, notamment en allant se recueillir sur leurs tombes, est un besoin fondamental. Mais qui, paradoxalement, ne se traduit pas toujours en acte chez les chrétiens pratiquants.

Repères

Le langage des fleurs au moment du deuil est intemporel. À la fois symboles de notre finitude et de notre aspiration à la vie éternelle, la tradition des fleurs déposées sur les tombes est en effet ancestrale. Chrysanthèmes mais aussi roses, branchages, houx… une belle partition automnale dans nos cimetières.

«Voici des fleurs, des feuilles et des branches. Et puis, voici ce cœur qui bat encore pour vous», pourrait-on dire en pastichant Paul Verlaine. Dans les églises de campagne, la Toussaint est une des fêtes qui rassemblent le plus de fidèles. Dans la foulée, nombreux, surtout parmi les plus anciens, sont ceux qui se rendent au cimetière pour fleurir la tombe d’un proche. Même si, dans le calendrier catholique, le Jour des morts est le 2 novembre. « Plutôt déserts le reste de l’année, les cimetières se transforment en grand jardin à cette période», constate Luce Janin Devillars. Cette psychologue a consacré un ouvrage au lien mystérieux que nous tissons avec nos morts (Ces morts qui vivent en nous, Fayard). Elle a également montré que cette relation intime, à mi-chemin entre le réel et l’imaginaire, a besoin du support du rituel religieux pour s’élaborer et s’approfondir. Aussi surprenant que cela puisse paraître (la mort n’est-elle pas évacuée de notre champ de conscience quotidien ?), la Toussaint est la tradition religieuse qui résiste le mieux dans notre société, confirme le sociologue Tanguy Châtel. En dépit d’une pratique en baisse et de filiations bousculées, l’hommage aux morts reste encore prégnant, comme s’il répondait à une soif très profonde.

Historiquement, le culte des morts est attesté depuis très longtemps. Les Celtes célébraient la Samain, qui marquait à la fois le début d’une nouvelle année et l’ouverture à l’au-delà. Cette fête était un « non-temps », où l’on abandonnait ses occupations afin de se mettre en relation avec les défunts. Apportait-on des fleurs ? Possible. Déjà, pendant la Préhistoire, les traces de pollens retrouvées en quantité importantes sur des sépultures laissent penser que les premiers hommes enterraient leurs morts sous des lits de fleurs. « Les fleurs aiment la mort et Dieu les fait toucher par leurs racines aux os, par leur parfum aux âmes », écrivait Victor Hugo (Les Contemplations, 1856). Au Moyen Âge, l’Église catholique s’inspira de la Samain en instaurant le Jour des morts, accolé à la Toussaint, formidable intuition.

Pendant des siècles, néanmoins, légendes, superstitions et croyances populaires iront bon train. Au XIXe siècle, tout un monde fantastique peuplé de fantômes, de revenants et de spectres enflammait encore «la cervelle du paysan  », selon l’écrivain George Sand. En Bretagne, les conteuses relayaient à la veillée de sombres histoires d’Ankou (personnification de la mort) et de lavandières de la nuit, pour le plus grand plaisir d’Anatole Le Braz, qui s’en fit le collecteur. Le rapport trouble à la mort et aux morts restait teinté de peur. Ce qui a pu justifier, par la suite, gêne ou méfiance à l’égard de l’expression « culte des morts ».

 Présence de l’invisible

Paradoxalement, alors que la tombe apparaît comme le dernier lien matériel qui nous rattache aux morts, se déplacer au cimetière est souvent le signe que cette séparation entre vivants et morts est bien intégrée – chacun à sa place. « Les morts que nous n’avons pas pu ou su enterrer, mais aussi tous ceux que nous lègue notre histoire familiale, nous parlent. Ils s’interposent parfois entre le monde ordinaire et nous, et leur murmure nous distrait au point, parfois, que nous en tombons malades », soutient Luce Janin Devillars.

Cette expérience douloureuse est à l’origine de son livre : un an après la mort d’un proche rapidement incinéré, elle tombe malade. Les Frères de l’ordre hospitalier de Saint-Jean-de-Dieu, pour qui elle travaille à l’époque, l’aident à organiser une cérémonie de prière ponctuée de méditations et de chants. «Avec des proches et des amis, nous avons ensuite partagé de la nourriture, du vin et des rires. Il fallait qu’une séparation soit établie entre l’ici-bas et l’au-delà, afin que je rencontre mes limites, mon espace à vivre et aimer. » Elle a réalisé combien il importe de prendre le temps d’honorer ceux que nous avons aimés.

Pour elle, la période qui englobe la Toussaint est précisément comme un « temps suspendu: un temps symbolique de présence à l’invisible ». Car les morts, selon la phrase de saint Augustin, « ne sont pas des absents, mais des invisibles », engagés dans une autre vie, « plus subtile, mais non moins réelle », précise la psychologue. « De nombreuses séries fantastiques télévisées surfent aujourd’hui sur de vieilles peurs archaïques, en présentant les défunts comme des êtres effroyables et méchants, ce qui n’aide pas, bien sûr, le travail de mémoire. »

Remisons nos morts à la cave de nos pensées et ils reviendront déformés et menaçants par le trou de l’étrange lucarne. Promenons-nous (de jour !) dans les cimetières et nous verrons, au contraire, notre regard changer.

Les cimetières bruissent d’une vie secrète. Rien de morbide dans tout cela. Christian Bobin, qui s’est largement exprimé sur ces chers disparus, a eu des phrases fulgurantes sur le sujet. Lors d’une enquête sur la paternité, il nous avait confié venir régulièrement se recueillir au cimetière où repose la dépouille de son père, homme solaire emporté par la maladie d’Alzheimer. « Les cimetières ont plusieurs choses en leur faveur: une douceur et une lenteur qui ont déserté à peu près toutes nos villes », nous disait-il.

Diane GAUTRET/Famille chrétienne
Famillechretienne.fr

 

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